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Détournement de l’indépendance par «le droit des mêmes à disposer de leurs peuples»

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Détournement de l’indépendance par «le droit des mêmes à disposer de leurs peuples»

Les «Présidents à mort», des dictateurs entrés dans les urnes, propriétaires de leurs pays

Par ARM

       Catherine Coquery-Vidrovitch est une historienne française, spécialiste de l’Afrique. Elle est l’auteure d’une phrase réaliste: «[…] Les drames africains sont trop fréquents, trop répétitifs pour relever du hasard»: Catherine Coquery-Vidrovitch: Afrique Noire. Permanences et ruptures, 2ème édition révisée, Les Éditions L’Harmattan, Paris, 1992, p. 9.

       En effet, ces drames ne «relèvent pas du hasard», mais du détournement des indépendances africaines par des dirigeants médiocres. Les indépendances africaines n’ont pas apporté aux peuples d’Africains la liberté et le développement promis.

       Le Professeur Mario Bettati, désabusé, avait soupiré: «Cette démobilisation politique est incontestable. Mais est-elle due à la rhétorique humanitaire ou à la fin des idéologies ? Nous manifestions contre la guerre du Viêt-Nam ou contre d’autres conflits de décolonisation au nom du “droit des peuples à disposer d’eux-mêmes”, et puis nous avons découvert qu’il s’agissait du “droit des mêmes à disposer de leurs peuples”»: L’humanitaire peut-elle être neutre? Table ronde avec Mario Bettati (professeur de droit international à l’Université Paris II), Rony Brauman (président de MSF) et Bernard Holzer (ancien secrétaire général du CCFD), animée pour Projet par Emmanuel Laurentin (France-Culture), in L’humanitaire sans frontières, Projet n°237, printemps 1994, Paris, 1994, p. 80.

       Même les vrais combattants africains de la liberté en sont conscients.

1.- Les vrais combattants de la liberté contre «le droit des mêmes à disposer de leurs peuples»

       En Afrique, les faux prophètes autoproclamés «combattants de la liberté» sont légion. On en trouve dans tous les pays du continent. Les vrais combattants de la liberté existent aussi, mais sont rares. La mort dans l’âme, ils redoutaient comme la peste le détournement des indépendances africaines.

       Amilcar Cabral (1924-1973), de Guinée Bissau et du Cap Vert, chef historique du Parti africain pour l’Indépendance de la Guinée et du Cap Vert (PAIGC), assassiné avant l’accession des deux pays à l’indépendance, reconnaissait: «Cependant, se libérer de la domination étrangère n’est pas le seul désir de nos peuples. Ils ont appris par l’expérience et sous l’oppression coloniale que l’exploitation de l’homme par l’homme est le plus grand obstacle au développement et au progrès d’un peuple au-delà de la libération nationale»: Amilcar Cabral: Guinée «portugaise». Le pouvoir des armes, Éditions François Maspero, Cahiers libres n°162, Paris, 1960, p. 11.

       Samuel Daniel Shafiishuna Nujoma dit Sam Nujoma (1929-2025), leader historique de l’Organisation du Peuple du Sud-ouest africain (SWAPO) et libérateur de la Namibie, dont il avait été Président de 1990 à 2005, a dit: «C’est pour cette raison qu’il est naturel d’attendre de nous, les dirigeants des mouvements de libération, un engagement en ce qui concerne le respect des droits de l’homme»: Sam Nujoma: Intervention lors de la «Conférence internationale de Dakar sur la Namibie et les droits de l’homme: d’hier à demain», Revue des Droits de l’Homme, Volume IX, 2-3, Éditions Pedone, Paris, 1976, p. 222.

       Malheureusement, Sam Nujoma avait été un mauvais prophète: il était lui-même devenu un dictateur ayant eu le redoutable «privilège» d’être surnommé «Le Petit Robert Mugabe».

       Pour sa part, Nelson Mandela, «le Père des combattants de la liberté», avait eu ce mot: «Parmi la multitude de ceux qui ont traversé l’Histoire, ont lutté pour la justice, certains ont commandé d’invincibles armées de libération, ils ont mené des soulèvements et ont fait d’énormes sacrifices afin de libérer leur peuple du joug de l’oppresseur. Ils voulaient améliorer leur existence en créant des emplois, en bâtissant des maisons, des écoles, des hôpitaux, en introduisant l’électricité et en apportant une eau potable et saine jusqu’aux zones rurales. Leur but était de supprimer le fossé entre les riches et les pauvres, entre les intellectuels et les analphabètes, entre les bien-portants et les malades. Bien sûr, jusqu’au bout du compte, les régimes réactionnaires étaient renversés, ces libérateurs mettaient toutes leurs capacités, dans la limite de leurs ressources, à remplir ces nobles objectifs et à mettre en place un gouvernement libre de toutes les formes de corruption.

      Les opprimés nourrissaient l’espoir de voir leurs rêves se réaliser, de regagner enfin la dignité d’homme qu’on leur avait refusée pendant des décennies ou même des siècles. Mais l’Histoire ne cesse de jouer des tours, même aux héros de la liberté les plus célèbres et les plus aguerris. Souvent, les révolutionnaires d’autrefois ont succombé à l’appât du gain, et se sont laissé prendre à la tentation de confisquer des ressources publiques pour leur enrichissement personnel. En amassant de vastes fortunes personnelles, et en trahissant les nobles objectifs qui les avaient rendus célèbres, ils abandonnaient de fait les masses populaires et se rapprochaient des anciens oppresseurs, qui s’enrichissaient en spoliant sans pitié les plus pauvres parmi les plus pauvres»:  Nelson Mandela: Conversations avec moi-même, Traduit de l’anglais par Maxime Berrée, Ouvrage publié sous la direction de Jean-Louis Jestjens, Les Éditions de la Martinière, Paris, 2010, p. 438.

2.- Quand le cœur des vrais amis de l’Afrique saigne à cause du détournement des indépendances

      Nous avons pris connaissance de la fameuse boutade du regretté Mario Bettati au sujet du «droit des mêmes à disposer de leurs peuples». Pourtant, il n’était pas le seul à s’inquiéter des dérives repérées partout en Afrique du fait des détournements des indépendances par «les Présidents à mort».

      En effet, dans sa très belle lettre de mars 1986 à son ami René Dumont, Jean Malaurie (1922-2024), que personne ne peut soupçonner de «sympathie envers le colonialisme, le néocolonialisme et l’impérialisme», a écrit: «L’Histoire contemporaine a montré que ce noble mot de liberté allait servir à masquer, souvent, des dominations claniques implacables, manipulées par des forces extérieures. De jeunes bourgeoisies urbaines et fonctionnariales, méprisantes à l’égard de cette paysannerie dont elles sont issues, prennent cyniquement le relais du néocolonialisme. Inattaquables parce qu’issues de pouvoirs indépendants, ces nouvelles classes possédantes filtrent l’aide au Tiers-monde et la planifient dans le sens de leurs intérêts particuliers. En de nombreux pays africains, l’échec est si patent que les populations rurales – premières et pitoyables victimes des oppressions – en arrivent à silencieusement regretter le temps ancien du colonialisme»: Jean Malaurie: Du danger des idées fausses dans les politiques de développement en Afrique Noire, in René Dumont en collaboration avec Charlotte Paquet: Pour l’Afrique j’accuse. Le Journal d’un agronome au Sahel en voie de destruction, Postface de Michel Rocard, Librairie Plon, Collection «Terre humaine», Paris, 1986, p. 402.

      En ce qui le concerne, René Dumont a trop écrit sur le sujet, lui qui, dès 1962, alors que l’Afrique nageait dans l’euphorie béate des indépendances, avait prophétisé avec le réalisme d’un visionnaire, sur le naufrage de ces indépendances: « Quelques jours auparavant, les paysans de la cuvette congolaise m’avaient dit: “L’indépendance, ce n’est pas pour nous, mais pour les gens de la ville”. En octobre 1961, le maire de Ngonksamba, au Cameroun, déclarait au Premier ministre [Charles] Assalé: “La masse a l’impression que la souveraineté nationale a créé une classe de privilégiés qui se coupe d’elle… Nous tendons vers un pire colonialisme de classe”»: René Dumont: L’Afrique noire est mal partie, édition revue et corrigée, Éditions du Seuil, Collection «Politique», Paris, 1963, p. 5.

      Et il y a Ali Al Amin Mazrui! L’universitaire kenyan Ali Al Amin Mazrui (1933-2014), alors qu’il était enseignant à l’Institute of Global Cultural Studies, Binghamton University de New York (aux États-Unis), avait provoqué la colère des bien-pensants en écrivant: «Aujourd’hui une bonne partie du continent africain se délite et est en proie à la désintégration. L’on assiste même à un recul du niveau de modernisation par la dépendance atteinte pendant la période coloniale. Face au grand nombre des États qui se sont effondrés dans les années 1990, une solution qui, à une certaine époque était impensable semble se présenter: la recolonisation»: Ali Al Amin Mazrui: Pour une recolonisation légère des régions d’Afrique en désintégration, International Herald Tribune, édition de Pretoria, 4 août 1994, article réédité: Ali Al Amin Mazrui: Auto-colonisation et quête de pax africana: une réplique, Bulletin du CODESRIA, n°2 de 1995, Dakar, p. 26.

      William Tubman (1895-1971), ancien Président du Liberia (1944-1971) qui, en son temps, avait dit, «nous qui n’avions pas eu l’honneur d’être colonisés», doit pâlir d’envie et de jalousie dans sa tombe à la suite de la publication de l’article d’Ali Al Amin Mazrui…

Par ARM

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