• Home
  • /
  • actualite
  • /
  • Les vrais diplomates pour vrais États, selon Nizam El-Moulk et Dominique de Villepin

Les vrais diplomates pour vrais États, selon Nizam El-Moulk et Dominique de Villepin

Partagez sur

Les vrais diplomates pour vrais États, selon Nizam El-Moulk et Dominique de Villepin

Les qualités présentées par les deux hommes d’État font cruellement défaut aujourd’hui

Par ARM

     Il fut un temps, les grands États brillaient par leur diplomatie. Celle-ci était entre les mains de grands diplomates comme Paul Cambon (1843-1924) et Jules Cambon (1845-1935), en France. Justement, dans le cas précité de la France, de nombreux diplomates portaient des noms à particule, et l’ambassadeur André Lewin (26 janvier 1934-18 octobre 2012) considère qu’«en réalité, la politique étrangère de la France a toujours été un domaine où les noms à particule et les titres qui en sont souvent – mais pas toujours – le corollaire ont été bien représentés, en mettant à son service “la sève toujours vivace de [leurs] vertus héréditaires” [Auguste Philippe Charles de Beaupoli, Comte de Saint-Aulaire]. Depuis longtemps, la noblesse a fourni des lignées de diplomates, qui ont servi leur pays avec bonheur, avec honneur et avec une parfaite fidélité, tant sous l’Ancien Régime que sous l’Empire et sous les diverses Républiques. La France n’est d’ailleurs pas le seul pays où les familles de l’aristocratie sont particulièrement présentes dans la diplomatie; cette tradition de diplomates issus du Gotha […] se retrouve encore aujourd’hui»: André Lewin: Grandeur, tradition et servitude: Noblesse de la diplomatie, diplomatie de la noblesse? Geoscopies, L’International sur Internet, www.geoscopies.net – date et lieu de publication non indiqués.

     En tout état de cause, il est un point sur lequel les spécialistes de la diplomatie sont unanimes: la diplomatie fait un très mauvais ménage avec la perte de sang-froid. Pour faire de la diplomatie, il faut être calme, en évitant toujours la colère: «Si un homme coléreux est une menace pour la société, un diplomate coléreux est un désastre national»: Afzal Iqbal: Diplomacy in early Islam, 4ème édition, Institute of Islamic Culture, Lahore, 1988, p. 118.

     Nizam Al-Moulk (15 décembre 1072-14 octobre 1092) était un grand homme d’État. Il était persan. Aujourd’hui, on aurait dit «iranien». Il avait été le collaborateur des sultans turcs seldjoukides. Il recommandait plusieurs qualités pour le choix des diplomates: «Quand ils sont intelligents et avisés, amendent leur caractère, adoptent une conduite sage, choisissent des hommes éprouvés et loyaux pour leur confier la conduite des affaires, et mettent tous leurs soins à ce que personne ne puisse leur adresser des critiques. On confiera la charge d’ambassadeur à un homme ayant l’habitude de servir les princes, hardi, sachant retenir sa langue, ayant parcouru le monde, possédant des connaissances dans toutes les sciences, sachant le Qoran par cœur, prévoyant et ayant une bonne tournure et une heureuse physionomie. Il est préférable qu’il soit âgé et instruit. Si le prince confie une mission à un de ses familiers, cela ne pourra qu’augmenter la confiance que l’on accordera à celui-ci, et s’il envoie un homme brave, courageux, bon cavalier et guerrier renommé, cela sera parfait. Le roi semblera montrer par-là que tous ses sujets ressemblent à ce hardi champion. Il vaut encore mieux qu’il soit d’une noble race, car sa noblesse lui fera attribuer un rang plus élevé et augmentera sa considération»: Nizam Al-Moulk: Traité du gouvernement (Siyaset-Name), Traduit du persan et annoté par Charles Schefer, Les Éditions Sindbad, Paris, 1984, pp. 163-168 (Première édition en français, École des Langues orientales vivantes, Paris, 1893), pp. 167-168.

     À l’époque actuelle, le Français Dominique de Villepin (né le 14 novembre 1953), qui a déployé un grand talent en diplomatie, nous apprend: «À force de scruter les visages, le diplomate connaît toutes les ruses de l’âme humaine. Dans le Dictionnaire des synonymes, Condillac entendait le réduire au statut d’espion “autorisé par le droit des gens”. Or le diplomate est savant, archéologue ou grammairien quand il déchiffre l’énigme des motivations politiques. Il s’improvise géographe pour dessiner des cartes et décider du sort de populations entières. Il devient parfois prophète lorsqu’il ne s’accommode pas des injustices faites à une nation. Il est l’éternel écrivain du roman national et de l’épopée internationale. Il défend avec passion les idées et les convictions qui ont fait battre son cœur. À commencer par l’obsession de l’équilibre contre le chaos, identitaire ou mondial, et, si celui-ci advient, l’acharnement à trouver le salut dans le mouvement»: Dominique de Villepin: Présentation, in Françoise Autrand, Lucien Bély, Philippe Contamine et Thierry Lentz: Histoire de la diplomatie française. Tome I. Du Moyen-âge à l’Empire, Éditions Perrin, Collection «Tempus», 2ème édition, Paris, 2007, p. 9.

     Par ailleurs, lors d’un entretien qu’il nous avait accordé à Paris, le mardi 18 septembre 2012, Abdellatif Bendahane, ancien Directeur de la Direction Afrique au ministère des Affaires étrangères et de la Coopération du Maroc, nous expliquait: «Dès le départ, le Parti de l’Istiqlal privilégia une approche familiale de la diplomatie, favorisant ainsi les Fassis, les Rbatis et les Slaouis, les Fassis pour Allal El-Fassi, les Rbatis pour Ahmed Balafrej et les Slaouis pour Abderrahim Bouabid. Il s’agissait tout simplement d’un système de cooptation, et on cooptait des “analphabètes bilingues”, donc des personnes d’un faible niveau d’instruction. Cela dura pendant trois décennies. Les personnalités originaires des grandes familles favorisaient à leur tour le recrutement de leurs enfants et de leurs petits-enfants. Peu de femmes étaient recrutées. Il y avait donc une carence en matière de femmes diplomates et de niveau intellectuel élevé. Les personnes qui ne venaient pas des grandes villes et des grandes familles étaient cantonnées aux plus basses besognes: portefaix, garage, télex, port et circulation de documents entre les services, etc. Or, le Maroc est un pays hautement stratégique, donc un pays appelé à jouer un éminent rôle international, alors que le niveau intellectuel des diplomates ne répondait pas aux attentes. Il a été sauvé par un grand diplomate, qui aimait l’international: Sa Majesté Hassan II. Le Roi Hassan II a souvent compté sur son génie propre, et pouvait faire cavalier seul pour sauver la diplomatie marocaine. Quand il le fallait, il faisait appel à l’expertise de grands diplomates français et américains. Mais, le recours à l’expertise de ces diplomates occidentaux était limité dans le temps et se faisait de façon conjoncturelle, donc en fonction des dossiers diplomatiques du moment»: Cité par: Abdelaziz Riziki Mohamed: Sociologie de la diplomatie marocaine, Les Éditions L’Harmattan, Collection «Histoire et Perspectives Méditerranéennes», Paris, 2014, p. 20.

     Dans le monde actuel, la diplomatie est banalisée, transformée en gadget, en chose sans âme, livrée à des profanes très éloignés de l’image et de l’exigence de grandeur, prestige et compétence qu’on attend des diplomates. Or, un État sérieux prend au sérieux sa diplomatie. Ceci est d’autant plus vrai que, selon Alain Plantey, «la diplomatie est donc à la fois l’expression d’une politique, un réseau privilégié de communications, un processus d’organisation des relations entre les États et la seule approche pacifique des crises qui secouent le milieu international. Elle est aussi un métier, l’une des plus belles professions qu’offre l’État contemporain: pour celui qui est fier de son pays, il n’est de plus noble mission que de le représenter auprès des autres»: Alain Plantey: De la politique entre les États. Principes de diplomatie, 2ème édition, A. Pedone, Paris, 1991, p. 28.

     Que dire du ministre des Affaires étrangères, le chef de la diplomatie, à un moment où même des tricheurs et des fraudeurs à l’international portent ce titre? Pour en comprendre les enjeux, nous allons nous fier à l’expertise de l’universitaire Élisabeth Zoller: «À l’exception du Premier ministre, le ministre des Affaires étrangères est le seul membre du gouvernement qui puisse être considéré comme un organe des relations extérieures de l’État. Il est le seul ministre à pouvoir être considéré comme représentant l’État en vertu de ses fonctions et sans avoir à produire des pleins pouvoirs. Cette solution découle moins du droit interne que du droit international ; elle dérive de la pratique internationale et notamment des usages qui se sont progressivement établis en matière de conclusion des traités internationaux. […].

     Sur un plan plus général, la solution consistant à considérer le ministre des Affaires étrangères comme organe des relations extérieures de l’État et à ce titre juridiquement habilité à engager l’État sans pleins pouvoirs, déborde le cadre formel de la conclusion des traités. Elle signifie concrètement que le ministre des Affaires étrangères a par lui-même une compétence internationale et que les représentants des États étrangers sont légitimement fondés à accorder foi et crédit à ses déclarations. La jurisprudence a consacré cette solution en 1933 dans l’affaire du Statut juridique du Groenland oriental en estimant qu’une réponse à la démarche d’un État étranger, faite par un ministre des Affaires étrangères au nom du gouvernement dans une affaire de son ressort, lie le pays dont il est le ministre. C’est dire que les paroles d’un ministre des Affaires étrangères ont des effets juridiques et qu’elles sont susceptibles d’engager profondément le gouvernement de l’État.

     Dans l’affaire du Groenland oriental, la déclaration ministérielle en cause (il s’agissait d’une déclaration faite en 1919 par M. [Nils Claus] Ihlen, ministre des Affaires étrangères de la Norvège, selon laquelle le gouvernement norvégien ne ferait pas de difficultés au gouvernement danois pour le règlement de la question territoriale relative au Groenland) a eu des conséquences importantes pour la Norvège puisque celle-ci a dû en pratique renoncer à toute revendication sur le territoire en question»: Élisabeth Zoller: Droit des relations extérieures, PUF, Collection «Droit fondamental – Droit international et communautaire», Paris, 1992, pp. 114-115.

Par ARM

Le copier-coller tue la blogosphère comorienne. Cela étant, il est demandé amicalement aux administrateurs des sites Internet et blogs de ne pas reproduire sur leurs médias l’intégralité des articles du site www.lemohelien.com – Il s’agit d’une propriété intellectuelle.

© www.lemohelien.com – Mercredi 8 avril 2026.


Partagez sur

Laisser un commentaire

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.