«La liberté d’expression ne garantit pas le triomphe de la vérité» (Jacob Mchangama)
Je vous invite à lire cette belle et remarquable interview de Jacob Mchangama de mai 2026
Par Ahmed Ali Amir
Lire Jacob Mchangama.
Je vous invite à lire cette remarquable interview de Jacob Mchangama, intitulée «La liberté d’expression ne garantit pas le triomphe de la vérité», publiée à Paris, dans Le Point n°2831 du 29 octobre 2026, rubrique «Le Postillon». C’est un entretien recueilli par la journaliste Peggy Sastre.
Jacob Mchangama est juriste, professeur-chercheur à l’Université américaine Vanderbilt, fondateur et directeur du think tank The Future of Free Speech.
Le juriste danois rappelle une conviction essentielle: la liberté d’expression ne garantit pas la vérité, mais demeure indispensable à sa recherche.
Il alerte sur les dérives de la censure, les doubles standards et la tentation de faire taire les opinions dérangeantes au nom de causes pourtant légitimes.
Sa réflexion nous rappelle que la liberté d’expression se mesure surtout à notre capacité de défendre le droit de ceux qui ne pensent pas comme nous.
Une lecture salutaire sur la démocratie, le pluralisme et la liberté de penser.
Voici le début, le début seulement, de l’interview…
Gare à la surcensure! «Ne cherchons plus à faire taire nos adversaires!»
Désinformation, IA et protection des mineurs sur les réseaux sociaux: pour le juriste Jacob Mchangama, les démocraties libérales fabriquent une censure sans censeurs ni leaders et sans cadre clair.
Il y a la censure qui saute aux yeux: elle cogne, enferme, interdit, coupe Internet, jette les journalistes en prison et ne s’embarrasse pas de grands mots pour vous faire comprendre qu’elle préfère le silence à la liberté. Et puis il y a la plus douce dans ses manières, plus propre sur elle, plus satisfaite de ses raisons, celle qui ne prétend jamais proscrire, mais protéger. Les enfants, la démocratie, les minorités, la sécurité nationale, la paix civile, le bien commun, la santé mentale, l’avenir de la planète et les générations futures – cochez toutes les cases utiles.
Tel l’enjeu de The Future of Free Speech (Johns Hopkins University Press), que Jacob Mchangama et Jeff Kosseff viennent de publier. Fruit d’années de recherches quantitatives et comparatives, cet ouvrage magistral documente une «récession» mondiale de la liberté d’expression. Le juriste danois, chercheur à l’université américaine Vanderbilt, et le professeur de Droit à l’United States Naval Academy y décrivent une tenaille redoutable: des régimes autoritaires verrouillant brutalement l’espace public; des démocraties réglementant toujours davantage au nom de la lutte contre la haine, la désinformation, le terrorisme ou la protection des mineurs; des plateformes transformées en polices privées du discours; et, désormais, une intelligence artificielle relançant la vieille panique morale autour de la manipulation des masses.
Mchangama et Kosseff ne blanchissent évidemment en rien la censure autocratique des Poutine, Xi Jinping ou des mollahs iraniens. Leur livre oblige surtout à regarder la poutre coincée dans notre œil libéral: depuis plusieurs années, nos chères démocraties fabriquent, au nom de leurs propres valeurs, les outils dont les ennemis de la liberté n’auront plus qu’à se saisir. À force de vouloir purifier l’espace public des paroles fausses, haineuses, offensantes, dangereuses ou supposément déstabilisantes, elles délèguent à l’État, aux plateformes et aux bureaucraties le pouvoir exorbitant de décider ce que des citoyens adultes peuvent lire, dire, contester ou supporter.
Soit un paradoxe parfait: jamais la liberté d’expression n’a été autant célébrée en principe; rarement elle n’a semblé aussi fragile du moment – et il arrive vite – qu’on peut l’accuser de servir l’adversaire. Chacun se rêve voltairien jusqu’à la première offense. Chacun défend le dissident tant qu’il fait dissidence dans le bon sens. Et chacun chérit le pluralisme à condition qu’il ne fasse pas trop mal à son camp, à sa morale, à ses nerfs ou à son algorithme.
En exclusivité pour Le Point, Jacob Mchangama raconte ce basculement: la panique des élites face à Internet et à l’IA, la tentation européenne d’un «ministère de la Vérité» à visage réglementaire, l’hypocrisie symétrique de la gauche et de la droite américaines, l’illusion des lois contre la haine, la force de sidération politique de la jeunesse en péril. Autant de symptômes d’une étrange époque où les démocraties, après avoir longtemps promis aux individus de les protéger contre l’arbitraire du pouvoir, semblent désormais surtout occupées à protéger le pouvoir contre l’indocilité des individus.
Le Point: Dans votre nouveau livre, The Future of Free Speech, vous documentez une «récession» mondiale de la liberté d’expression. Ce qui vous inquiète le plus aujourd’hui, est-ce la censure brutale des régimes autoritaires ou celle, douce, des démocraties libérales, avec ses visées pour ainsi dire thérapeutiques de sécurité, de protection ou de bien commun?
Jacob Mchangama: Les deux – et c’est précisément ce que nous avons voulu montrer avec Jeff Kosseff, avec qui j’ai écrit The Future of Free Speech. La censure autoritaire est non seulement plus brutale, plus oppressive, mais aussi plus facile à reconnaître. Quand Poutine fait jeter des journalistes en prison ou que l’Iran coupe Internet, personne ne se demande vraiment ce qu’il est en train de se passer. Ce qui m’inquiète davantage, c’est le second scénario.
Selon l’ONG Freedom House, les droits civils et politiques ont encore reculé dans le monde en 2025 et ce, pour la 20ème année d’affilée. Les autocraties restent les pires contrevenantes, bien sûr, mais une partie de cette régression vient désormais de pays qui sont censés être les gardiens de la liberté d’expression. En Allemagne, les poursuites pour propos tenus en ligne ont quasi quadruplé, tandis que l’extrémisme de droite a doublé. Sous Emmanuel Macron, la France a dissous par décret des dizaines d’organisations de la société civile. En 2023, le Royaume-Uni enregistrait en moyenne une trentaine d’arrestations par jour pour des communications en ligne jugées offensantes.
Et tout cela se fait au nom de la protection de la démocratie, des enfants, des minorités et de la sécurité nationale. Voilà qui organise le recul de la liberté d’expression: des responsables politiques et des bureaucrates démocratiquement élus sont souvent animés des meilleures intentions, persuadés de sauver le libéralisme tout en le vidant de sa substance.
Le Point: La liberté d’expression est-elle devenue une valeur que presque tout le monde défend en théorie, mais que beaucoup veulent limiter quand elle sert les adversaires? Est-ce le grand paradoxe de notre époque?
Jacob Mchangama: Oui, c’est ce que j’appelle «la malédiction de Milton»: John Milton [poète anglais, 1608-1674, NDLR] a bien défendu la liberté de la presse dans Aeopagitica [ouvrage publié le 23 novembre 1644], mais pas pour les catholiques ni pour la sédition. La gauche américaine a passé une décennie à bâtir des codes de conduite encadrant la parole sur les questions de race et de genre avant de redécouvrir soudain le premier amendement de la Constitution lorsque des manifestants propalestiniens ont été sanctionnés après le 7 octobre 2023, puis lorsque le président Trump a lancé sa croisade contre ses adversaires.
[…].
Ahmed Ali Amir: Pour des raisons liées aux droits d’auteur, nous ne pouvons pas publier l’intégralité de l’interview, nonobstant son intérêt. Mais, la partie que nous venons de publier nous suffit à nous faire une idée des menaces qui pèsent sur la liberté d’expression, même si nous savons qu’elle «ne garantit pas forcément le triomphe de la vérité», tout en contribuant à sa recherche.
Par Ahmed Ali Amir
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© www.lemohelien.com – Lundi 2 novembre 2026.



