L’État moderne a besoin d’objectivité, qui fleurit sur la liberté l’expression
En caporalisant le chercheur, l’État entrave et assassine sa liberté d’expression
Par ARM
J’aimerais bien savoir ce qu’est devenu le Zaïrois, aujourd’hui, Congolais (de la RDC) Bando Bassou. Il a fait ses études supérieures à l’École nationale d’Administration publique (ÉNAP) de Rabat, au Maroc. Au moment où j’atterrissais dans cette École, Bando Bassou s’apprêtait à soutenir un Mémoire de Troisième Cycle. Le jour de la soutenance de son Mémoire de fin d’études, des fonctionnaires roulant dans une belle voiture sont venus le chercher et l’ont conduit au ministère des Affaires étrangères. Sur place, dans une belle salle climatisée, après lui avoir servi des petits fours et autres joyeusetés, on lui posa une seule question: «M. Bando Bassou, pouvez-vous nous citer les raisons qui vous ont incité à choisir pour sujet “La dictature des États en Afrique”?». On voulait juste savoir. Il n’y a eu ni violence physique, ni pression psychologique. Le citoyen Bando Bassou devait juste répondre à la question qui lui avait été posée.
«Les démocraties ne sont pas glorieuses», avait coutume de dire un grand diplomate français de la fin du XIXème siècle, début XXème siècle, un diplomate cité dans un livre magnifique: François CHARLES-ROUX: Souvenirs diplomatiques d’un âge révolu. Saint-Pétersbourg 1902-1904. Paris 1904. Constantinople 1905-1907. Le Caire 1907-1912, Londres 1912-1914, Fayard, Paris, 1956 (283 p.).
Le manque de gloire des démocraties est resté une inquiétante évidence même au XXIème siècle, compte tenu des dérives qui conduisent au rejet de la vérité des chercheurs de l’Université. D’aucuns cherchent à obliger les chercheurs à dire ce qui leur convient, et la soutenance d’une Thèse de Doctorat peut donner lieu à un déferlement de haine, à des injures et à des menaces de mort de la part d’une foule qui maudit, vocifère, jette l’anathème, injurie et menace. Le chercheur ne comprend pas comment, sur les réseaux dits «sociaux», où peuvent s’exprimer même ceux qui n’ont aucune compétence, ni expertise sur les sujets traités par les chercheurs, certains veulent supplanter les Maîtres de conférence et les Professeurs qui, dans une salle de l’Université, jugent en toute objectivité la qualité d’une Thèse de Doctorat. Dans certaines communautés nationales et dans certains pays, tout est fait pour empêcher les chercheurs de faire librement leur travail. On veut les obliger à adopter telle ligne de conduite ou telle autre. «Écris ceci, n’écris pas cela».
Nous avons décidé de partager avec vous une remarque très pertinente de Philippe Braud, Professeur émérite des Universités.
Condition sine qua none du développement d’une science, elle [«la liberté d’expression scientifique»] ne va pas sans problèmes, même dans les sociétés libérales contemporaines. Il est vrai qu’il ne s’agit pas de véritable censure, mais de formes plus subtiles de limitations à la liberté de recherche.
Un premier type de menace à la liberté d’expression scientifique peut provenir des interventions d’un pouvoir répressif. C’était tout particulièrement le cas des associations nationales de science politique créées en Union soviétique et dans le camp socialiste dans les années 1950 – cela au prix d’un consternant retard intellectuel. Dans les pays libéraux, notamment aux États-Unis, la science politique a, dès l’origine, bénéficié de circonstances infiniment plus favorables (en dépit de la période noire du maccarthysme au début des années 1950). Toutefois, si les démocraties libérales n’ont jamais imposé un contrôle politique global, cela ne signifie pas que, ponctuellement, des obstacles n’ont pas été dressés pour décourager les chercheurs de s’intéresser à des sujets sensibles (en France, les décisions d’interventions militaires en Afrique ou encore «les affaires»…). Le vrai problème est plutôt la pression diffuse du «politiquement correct», qui rend coûteux le fait d’aborder certains sujets, comme le racisme ou le sexisme, lorsque le chercheur croit devoir formuler des conclusions hétérodoxes.
La seconde entrave à la liberté d’expression scientifique relève d’un autre ordre; elle provient non plus d’une source extérieure mais résulte de l’engagement politique éventuel du chercheur. Participer activement à la vie d’une formation politique, exercer des mandats représentatifs présentent sans doute l’intérêt d’offrir une connaissance de l’intérieur qui peut être précieuse. Cependant, la contrepartie de cet engagement est l’acceptation d’une certaine discipline de parti, l’obligation de rester solidaire, au moins publiquement, d’une ligne politique; en d’autres termes, ce qui est en jeu, c’est la subordination du jugement scientifique au calcul politique, la renonciation, consciente ou inconsciente, à une totale indépendance intellectuelle.
Il ne s’agit pas de refuser le discours politique engagé, ni d’en sous-estimer la nécessité dans une société démocratique, mais en ce domaine doit prévaloir la clarté. Si Max Weber a insisté sur la neutralité axiologique du chercheur, c’est parce qu’il existe une forte incompatibilité entre la logique dominante du discours militant (entendu largement) et celle du discours savant. La première est soumise à l’exigence de mobiliser des soutiens et de légitimer l’action; la seconde à l’impératif d’élucidation. Les acteurs politiques ont besoin de mythes quand les chercheurs travaillent à leur dévoilement. Une forme de mauvaise foi est inévitable dans le combat politique; la recherche qui en expose les usages stratégiques a pour effet d’en altérer l’efficacité.
Philippe BRAUD: La science politique, 13ème édition mise à jour, PUF, Collection «Que sais-je?» n°909, Paris, 2023, pp. 29-31.
Le chercheur vit de liberté d’expression scientifique et non de «politiquement correct», de censure, de caporalisation et de compromissions.
Par ARM
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© www.lemohelien.com – Lundi 2 novembre 2026.



