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La grandeur d’État n’est pas la capacité de mort et de destruction, mais la respectabilité

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La grandeur d’État n’est pas la capacité de mort et de destruction, mais la respectabilité

La défense des idéaux de paix, Droit et liberté confère la vraie crédibilité et le vrai prestige

Par ARM

     Dans les relations internationales actuelles, le mot «grandeur» est galvaudé par les grandes puissances. Mais, l’emploi de ce concept révèle la confusion entre puissance et grandeur. Or, ce n’est pas parce qu’un État est une puissance, une grande puissance, une superpuissance ou une hyperpuissance qu’il a la grandeur. La superficie, l’importance de la population, les performances économiques et la capacité militaire donnent à l’État la puissance, mais pas la grandeur; celle-ci se définit par la défense de la paix, du Droit et de la démocratie. Lors de la guerre froide, on parlait du «monde libre», du «défenseur du monde libre» et du «dirigeant du monde libre». Dans la configuration actuelle des relations internationales, quel est l’État qui peut prétendre être le «défenseur du monde libre» ou le «dirigeant du monde libre»?

     En tout état de cause, la grandeur en relations internationales n’est pas dans la puissance au sens physique, mais dans le prestige inhérent à la crédibilité de l’État qui, tout en défendant son intérêt national, se soucie du Droit et des valeurs universelles qui fondent l’unité de l’humanité, quelle que soit la puissance des États en présence.

1.- De l’inégalité de puissance entre États à l’abus de puissance par les plus puissants

     Les professeurs émérites Philippe Braillard (Université de Genève) et Mohammad-Reza Djalili (Institut de Hautes Études internationales et du Développement) classent les États en cinq grandes catégories: Philippe Braillard et Mohammad-Reza Djalili: Les relations internationales, 11ème édition, Presses universitaires de France (PUF), Collection «Que sais-je?» n°2456, Paris, 2021 (127 p.).

     Dans la première catégorie, ils placent les États-Unis et l’ancienne Union Soviétique, les superpuissances: «Tout d’abord à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, deux États, les États-Unis et l’Union soviétique, ont acquis une puissance et un rayonnement tels qu’il a fallu introduire un nouveau concept pour les appréhender, celui de superpuissance. Trois facteurs caractérisent cette réalité de superpuissance: les capacités de destruction massive et planétaire acquises par certains États grâce au développement sur une large échelle d’armes nucléaires; la capacité de couvrir l’évolution du globe dans sa totalité, c’est-à-dire d’être potentiellement concerné par tout changement et théoriquement à même de pouvoir exercer son influence sur l’ensemble de la planète; l’impossibilité d’être vaincu par aucune coalition de forces, sauf si parmi cette coalition se trouve l’autre superpuissance» (pp. 33-34).

     En deuxième place, ils classent les grandes puissances, des États d’Europe occidentale: «Ensuite, les grandes puissances, qui sont, pour la plupart, les puissances du XIXème siècle et du début du XXème siècle. Elles influencent le système international sans toutefois le dominer. Elles aspirent souvent à jouer un rôle mondial, mais leurs capacités réelles ne leur permettent qu’une influence réduite à une région ou à un secteur donné» (p. 34).

     La troisième place est occupée par les puissances moyennes: «En outre, la catégorie des puissances moyennes qui regroupe des acteurs dont les capacités ne leur permettent que l’exercice d’une influence durable dans leur environnement immédiat. Parmi les puissances moyennes, on compte aussi bien des pays du tiers-monde que des pays industrialisés» (p. 34).

     «Les petits États» sont à la quatrième place: «Par ailleurs, les petits États dont l’incidence en termes de puissance est faible, voire négligeable sur leur environnement international. Généralement, ces petits pays peuvent néanmoins se doter des moyens capables de préserver leur indépendance et leur intégrité territoriale» (pp. 34-35).

     Les micro-États sont au bas de l’échelle: «Enfin, les micro-États, qui sont en principe dans l’incapacité de faire respecter leur souveraineté par leurs propres moyens et ont peu d’influence à l’extérieur de leur territoire» (p. 35).

     Les superpuissances abusent de leur puissance. Elles violent les valeurs de paix, Droit et liberté. Il leur arrive de transgresser leurs propres valeurs juridiques sur leur propre territoire. Certains de leurs actes, notamment leur recours à la force et à la contrainte, sont l’exercice d’une dictature mondiale, leur faisant perdre toute crédibilité auprès des autres peuples, malgré leur puissance et leurs propagandes.

     Le 14 février 2003, Dominique de Villepin, ministre français des Affaires étrangères, prononce devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies le premier discours applaudi au sein de l’institution, pourtant créée en 1945. Les applaudissements à ce discours d’anthologie avaient dépassé cette enceinte. Ce jour-là, la grandeur n’a pas été pour l’hyperpuissance, les États-Unis, cherchant à imposer une nouvelle guerre meurtrière et destructrice à l’Irak, mais pour la France, classée grande puissance ou puissance moyenne. Les États-Unis ont fait à l’Irak leur guerre, mais au détriment de leur grandeur et de leur crédibilité dans le monde.

2.- Qu’en est-il de la France, justement?

     La France n’est pas une superpuissance, mais une grande puissance ou une puissance moyenne. Malgré les critiques qui lui sont adressées du fait de son colonialisme passé et de ses relations privilégiées avec certains régimes politiques africains décriés, elle a toujours été soucieuse de préserver sa grandeur, et cela, non pas par les armes, mais par la défense d’idéaux et valeurs de paix, de Droit et de liberté.

     En 1969, alors dans l’opposition, François Mitterrand avait dit: «J’avais vu l’Afrique au pillage, ses matières premières exploitées, expédiées, transformées au loin en produits finis et semi-finis. J’avais vu des hommes humiliés, pis encore, résignés. Or, en dépit de tout cela, j’avais vu la France aimée. Pour ses instituteurs, ses missionnaires, ses médecins, ses ingénieurs, sans doute. Mais aussi pour elle-même et des prestiges préservés qui parlent au cœur et à l’esprit»: François Mitterrand: Ma part de vérité, Fayard, Paris, 1969, p. 27.

     Grande puissance ou puissance moyenne, la France était avant tout une grande puissance africaine. Elle a joué ce rôle à merveille au cours de la guerre froide: «De son côté, la France n’avait renoncé à ses ambitions de maintenir le rôle qui serait le sien en Afrique, et cela en se tenant en dehors des logiques des blocs. Il est d’ailleurs à noter qu’aucune des grandes crises entre superpuissances sur le continent pendant la guerre froide n’a eu lieu à l’intérieur des frontières d’une ancienne colonie française»: Sonia le Gouriellec: Géopolitique de l’Afrique, PUF, Collection «Que-sais-je?» n°4234, Paris, 2022, p. 41.

     L’Afrique divorça de la France, et la France répudia l’Afrique, dans l’indifférence totale. Mais, des années 1960 à la fin de la décennie 2010, «pour la plupart des chefs d’État de la génération actuellement au pouvoir au sud du Sahara, la France n’est pas devenue un pays étranger avec lequel on traite par les voies diplomatiques ordinaires. Elle reste la “maison mère”, où l’on est chez soi, où l’on n’admet pas d’être accueillis ou considérés autrement qu’en membres de la famille. La Communauté a bien pu, juridiquement, tomber en désuétude. En fait, elle existe toujours, fondée sur l’habitude, le sentiment et l’intérêt. Cet aspect affectif des rapports franco-africains échappe trop souvent aux fonctionnaires du Quai» d’Orsay: Jean-Pierre Bat: Les réseaux Foccart. L’homme des affaires secrètes, Texte de Georges Chaffard, Nouveau Monde Éditions, Collection «Chronos», Paris, 2020, pp. 175-176.

     Comment la France, grande puissance ou puissance moyenne, a un grand prestige mondial, une grandeur et une crédibilité dépassant sa puissance économique et militaire? La première raison vient du fait qu’elle ne déclenche pas des guerres, qu’elle favorise des initiatives de paix, a tenu des discours très importants en faveur de l’État de Droit et de la démocratie.

     Pensons au Discours dit de Cancun, que le Président François Mitterrand avait prononcé, en réalité, face au Monument de la Révolution, à Mexico, le 20 octobre 1981: «À tous les combattants de la liberté, la France lance son message d’espoir. Elle adresse son salut aux femmes, aux hommes, aux enfants mêmes, oui, à ces “enfants hérosˮ semblables à ceux qui dans cette ville, sauvèrent jadis l’honneur de votre patrie et qui tombent en ce moment-même de par le monde, pour un noble idéal. Salut aux humiliés, aux émigrés, aux exilés sur leur propre terre qui veulent vivre et vivre libres. Salut à celles et à ceux qu’on bâillonne, qu’on persécute ou qu’on torture, qui veulent vivre et vivre libres. Salut aux séquestrés, aux disparus et aux assassinés qui voulaient seulement vivre et vivre libres. Salut aux prêtres brutalisés, aux syndicalistes emprisonnés, aux chômeurs qui vendent leur sang pour survivre, aux Indiens pourchassés dans leur forêt, aux travailleurs sans droits, aux paysans sans terre, aux résistants sans arme qui veulent vivre et vivre libres. À tous, la France dit: Courage, la liberté vaincra. Et si elle le dit depuis la capitale du Mexique, c’est qu’ici ces mots possèdent tout leur sens».

     Ce discours messianique a eu un retentissement mondial. Hélas! On n’en prononce plus.

     Sur la France, on parle de «la nostalgie de la grandeur»: Michel Duclos: Diplomatie française, 2ème édition, Éditions de l’Observatoire, Alpha et Humensis, Paris, 2024, p. 21.

     Pour sa part, Maxime Lefebvre écrit: «C’est Napoléon Bonaparte qui, en 1797, commence à parler de “grande nationˮ. La nation française s’est voulue telle parce qu’elle était puissante, mais aussi parce qu’elle entendait porter des valeurs universelles, républicaines et humanistes aux autres peuples. La France s’est arrogé un “devoir de civilisationˮ (Jules Ferry) à l’égard des populations qu’elle a colonisées et elle est devenue avec son Empire “la grande Franceˮ (selon l’expression de Paul Reynaud, ministre des colonies, lors de l’exposition coloniale de 1931). […].

     […] Le modèle de l’État-nation; la promotion des droits de l’homme, de la sécurité collective, du multilatéralisme; l’appartenance ancien au camp “occidentalˮ fondé sur les valeurs démocratiques. Aujourd’hui encore, la culture française n’a pas de frontières: la langue française a échappé à la France, comme l’illustre le monde de la “francophonieˮ, et la volonté d’universalité reste présente dans l’importance de ses territoires outre-mer, l’ampleur de son réseau diplomatique, la défense de ses valeurs et l’ambition de ses politiques culturelle, militaire et de développement»: Maxime Lefebvre: La politique étrangère de la France, 3ème édition mise à jour, PUF, Collection «Que sais-je?» n°4157, Paris, 2025, pp. 5-6.

     Pour Maxime Lefebvre, «il n’empêche que la France bénéficie d’une aura qu’elle doit à son histoire, qu’elle est un pays qui continue à compter, et que ses ressorts profonds sont toujours prêts à s’activer, par exemple quand il s’agit de s’opposer à la guerre américaine en Irak en 2003, de refuser la sortie de la Grèce de la zone euro, de combattre les islamistes au Mali ou en Syrie, d’organiser une grande marche des chefs d’État et de gouvernement à Paris pour défendre la liberté d’expression au lendemain de la tuerie perpétrée à Charlie Hebdo (2015), de rester ouvert à l’accueil des réfugiés, de propager la cause écologique, de maintenir son réseau diplomatique et de défendre son statut de puissance nucléaire et d’État membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies» (p. 7).

     Autrement dit, la grandeur réside dans la protection du Droit, de la démocratie, de la liberté, de la justice et de la paix et non dans le bellicisme, la puissance militaire et l’écrasement inhumain des peuples sous les bombes.

Par ARM

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© www.lemohelien.com – Dimanche 8 mars 2026.


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