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Ahmed Sékou Touré, «l’homme du “non” à De Gaulle», voulait le pardon de De Gaulle

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Ahmed Sékou Touré, «l’homme du “non” à De Gaulle», voulait le pardon de De Gaulle

Il se lançait dans des slogans et des mots d’ordre dont «son» peuple paie encore le prix

Par ARM

     Faut-il en rire ou en pleurer? L’imaginaire de certains Africains fait apparaître Ahmed Sékou Touré (1922-1984) en «l’homme qui a dit “non” à De Gaulle», en «un grand leader africain qui a dit préférer la liberté dans la pauvreté à l’esclavage dans la richesse».

     De quoi s’agit-il au juste?

1.- La Communauté, «une foutaise»

     Commençons par le commencement. Le 28 septembre 1958, la France a soumis à référendum sa Constitution. Il appert que «l’article 76 de la nouvelle Constitution stipulait que les populations des territoires consultés qui l’avaient adoptée (c’est-à-dire voté “oui” en septembre 1958) auraient le choix entre trois options (à prendre par leur assemblée territoriale): conserver leur statut antérieur de territoire  d’outre-mer [TOM], prendre celui de département d’outre-mer [DOM] ou celui d’État membre. Cinq TOM décidèrent de conserver leur statut: la Côte des Somalis [Djibouti], Saint-Pierre-et-Miquelon, les Comores, la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie.

     Tous les TOM d’Afrique noire (les sept de l’AOF [Afrique occidentale française] et les quatre de l’AÉF [Afrique équatoriale française] et Madagascar choisirent, quant à eux, de devenir des États membres»: Claude WAUTHIER: Quatre présidents et l’Afrique. De Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand, Les Éditions du Seuil, Collection «L’Histoire immédiate», Paris, 1995, p. 95.

     En d’autres termes, la France reconnaissait à ses colonies qui le souhaitaient le droit et la liberté de devenir des États indépendants, associés à elle, dans le cadre de la Communauté. Contrairement au mythe qui fait naître des chefs africains qui, les armes à la main, arrachent l’indépendance à la France, c’est cette dernière qui accorde à ses colonies l’évolution juridique et politique qu’elles souhaitent. Mieux encore, la France a imposé l’indépendance au Gabon et à la Côte-d’Ivoire, deux pays qui voulaient rester dans sa souveraineté.

       Le Président Charles de Gaulle, initiateur de cette évolution, ne se faisait guère d’illusions sur la Communauté envisagée: «Si l’on en croit Jean Mauriac, journaliste à l’AFP, le général de Gaulle ne se faisait guère d’illusions sur l’édifice qu’il avait entrepris de construire pour associer – durablement? – les pays d’Afrique noire française à la métropole, à savoir cette Communauté qui succéda – éphémèrement – à l’Union française. C’était une “foutaise”, selon ses propres termes. Jean Mauriac, accrédité à l’Élysée durant sa présidence, a rapporté ainsi (au colloque de Bordeaux, en 1979, sur la politique africaine du général de Gaulle) ces propos désabusés, tenus à l’issue du périple qui l’avait mené en août 1958 dans les capitales africaines avant le référendum constitutionnel du 28 septembre:

“Comme d’habitude, au cours de ses voyages, quand je l’accompagnais, il m’avait demandé mes impressions : ‵Que pensez-vous de la Communauté?′. Bien entendu, je lui avais répondu qu’il bâtissait une œuvre pour mille ans, que c’était admirable, etc. Et à ce moment-là, il m’avait regardé avec quelque condescendance : ‵La Communauté, pensez-vous, c’est de la foutaise…′. Et il avait ajouté: ‵Ces peuples-là, à peine entrés, ils n’auront qu’une idée, c’est d’en partir′. Et il avait encore dit: ‵Mais, que voulez-vous, il fallait le faire′”.

       Les États membres de la Communauté ne mirent effectivement pas plus de deux ans pour réclamer – et obtenir – leur indépendance, en 1960, et il est permis de se demander s’il faut admirer la capacité de Charles de Gaulle à prévoir les événements ou, au contraire, s’étonner, une fois encore et comme à propos de l’Algérie, de son double langage»: C. WAUTHIER: Quatre présidents et l’Afrique. De Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand. Quarante ans de politique africaine, op. cit., p. 77.

2.- La Guinée choisit l’indépendance «dans la pauvreté» et… «l’esclavage » de la dictature

       Le 2 octobre 1958, la Guinée, en Afrique occidentale française, devint indépendante, en conséquence logique de son vote, à 95%, le 28 septembre 1958, en faveur de l’indépendance, donc, contre la Communauté. Elle accéda pacifiquement à l’indépendance, mais dans une situation de rupture avec la France. Maurice Robert en parle dans les termes suivants: «C’est la rupture entre la Guinée et la France. Le Général ne veut plus entendre parler de ce pays, le seul à refuser la Communauté, ni de son leader. Et ce, malgré les pressions de Français et d’entreprises françaises qui y sont implantés, comme la compagnie aérienne UTA, qui redoutent les conséquences de l’intransigeance du Général»: Maurice ROBERT: «Ministre» de l’Afrique. Entretiens avec André Renault, Les Éditions du Seuil, Paris, 2004, p. 98.

3.- Ahmed Sékou Touré présente des excuses au Président Charles de Gaulle, et le supplie

       Avant le référendum constitutionnel du 28 septembre 1958, le Président Charles de Gaulle avait fait le tour de l’Afrique noire française. Le 25 août 1958, il était reçu au siège de l’Assemblée territoriale de Guinée. Quand Ahmed Sékou Touré prend la parole devant le chef d’État français, il le fait avec violence et fracas. Jacques Foccart, présent à la cérémonie, rappelle: «La salle est pleine de militants du PDG-RDA, le parti de Sékou –, comme d’autres l’avaient fait sur le parcours. Vient le fameux discours. En effet, à la lecture, il ne paraît pas terrible. Mais il est prononcé avec violence. Chaque formule est scandée et emballe toute la salle, déclenchant une rafale d’acclamations. Tout cela est ridicule et insignifiant par rapport au fond du débat: les deux hommes se sont déjà entretenus, et ce discours, écrit avant que le général de Gaulle ait prononcé le sien à Brazzaville, n’est pas du tout à jour. Toujours est-il que le Général prend cela pour une agression, à laquelle il répond, mais de façon très sobre, avec noblesse»: FOCCART parle. Entretiens avec Philippe Gaillard, Tome 1, Fayard/Jeune Afrique, Paris, 1995, p. 163.

       Ahmed Sékou Touré clama «nous préférons la pauvreté dans la liberté à l’esclavage dans la richesse», Charles de Gaulle rétorqua: «L’indépendance est à la disposition de la Guinée […] la métropole en tirera, bien sûr, des conséquences».

       Que s’est-il passé après?

       Ici, nous allons laisser la parole à Louis Sanmarco (1912-2009), un témoin privilégie, ancien administrateur français de colonies en Afrique: «Le Français qui était le principal conseiller de Sékou Touré et qui vivait pratiquement à ses côtés rapporta à plusieurs reprises que ce dernier, chaque fois qu’il en avait l’occasion, répétait qu’il ne comprenait pas du tout ce qui s’est passé avec de Gaulle: “Mais enfin, je n’ai jamais dit que je voulais quitter la Communauté. Vive la Communauté franco-africaine”.

       Avant de quitter le ministère d’Outre-Mer, [Gaston] Defferre avait reçu de Sékou Touré une lettre dans laquelle il lui disait en substance: “Je ne comprends pas pourquoi le Général s’est mis en colère. Il a décidé de punir la Guinée, alors que ce que j’avais dit n’était pas bien méchant. Je réclamais seulement un peu plus d’égalité au sein de la République Française”. La veuve de de Defferre doit avoir cette lettre dans ses archives. Sékou Touré envoya une lettre à de Gaulle, que celui-ci demanda de jeter au panier, sans même l’ouvrir. Il avait confié à un ami français: “Je ne comprends pas pourquoi le Général s’est mis en colère, parce que je n’ai fait que demander ce que nous demandions toujours; bon, peut-être l’ai-je fait avec un peu plus de vigueur que d’habitude, mais c’est parce qu’il ne me connaît pas. Vous avez d’ailleurs pu noter que ni le Gouverneur, ni le Gouverneur général, ni même le ministre de la France d’Outre-mer ne s’en étaient émus. Par contre, je maintiens la revendication d’une autonomie intégrale, mais dans la Communauté, c’est-à-dire l’égalité de tous”»: Gouverneur SANMARCO et Samuel MBAJUM: Entretiens sur les non-dits de la décolonisation. Confidences d’un Administrateur des Colonies, Préface du Président Abdou Diouf, Les Éditions de l’Officine, Paris, 2007, p. 52.

       Le 14 juillet 2020, la tombe d’Ahmed Sékou Touré est profanée par un inconnu. Cette profanation rappelle que le Président qui scandait le mot «liberté» en 1958 a tué trop d’innocents: entre 50.000 et 200.000 morts. Il a ruiné l’économie de son pays, classé parmi les plus pauvres en Afrique et dans le monde. Il a apporté aux Guinéens à la fois l’esclavage et la pauvreté.

       En replaçant la tragédie de la Guinée à l’échelle de l’Afrique, on ne peut que constater avec l’historienne française Catherine Coquery-Vidrovitch que «[…] les drames africains sont trop fréquents, trop répétitifs pour relever du hasard»: Catherine COQUERY-VIDROVITCH: Afrique Noire. Permanences et ruptures, 2ème édition révisée, Les Éditions L’Harmattan, Paris, 1992, p. 9.

       Le propos de Catherine Coquery-Vidrovitch va dans le même sens que celui du Professeur Mario Bettati, pour qui, «nous manifestions contre la guerre du Viêt-Nam ou contre d’autres conflits de décolonisation au nom du “droit des peuples à disposer d’eux-mêmes”, et puis nous avons découvert qu’il s’agissait du “droit des mêmes à disposer de leurs peuples”»: L’humanitaire peut-elle être neutre? Table ronde avec Mario Bettati (professeur de droit international à l’Université Paris II), Rony Brauman (président de MSF) et Bernard Holzer (ancien secrétaire général du CCFD), animée pour Projet par Emmanuel Laurentin (France-Culture), in L’humanitaire sans frontières, Projet n°237, printemps 1994, Paris, 1994, p. 80.

       Nous pourrions y ajouter le constat également amer fait par Jean Malaurie dans sa très émouvante lettre de mars 1986 à son ami René Dumont: «L’Histoire contemporaine a montré que ce noble mot de liberté allait servir à masquer, souvent, des dominations claniques implacables, manipulées par des forces extérieures. […]. En de nombreux pays africains, l’échec est si patent que les populations rurales – premières et pitoyables victimes des oppressions – en arrivent à silencieusement regretter le temps ancien du colonialisme»: Jean MALAURIE: Du danger des idées fausses dans les politiques de développement en Afrique Noire, in René DUMONT en collaboration avec Charlotte PAQUET: Pour l’Afrique j’accuse. Le Journal d’un agronome au Sahel en voie de destruction, Postface de Michel Rocard, Librairie Plon, Collection «Terre humaine», Paris, 1986, p. 402.

       Ce qui est encore plus grave dans cette affaire, c’est que, malgré tous les crimes et les différents ravages commis par Ahmed Sékou Touré, il se trouve encore des Africains pour le qualifier de grand chef d’État et de «libérateur de l’Afrique». Quant à la Guinée, elle est restée une dictature devant supporter l’esclavage imposé par des tyrans sanguinaires ayant conduit à la ruine ce pays pourtant doté de nombreuses richesses naturelles.

Par ARM

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© www.lemohelien.com – Lundi 24 août 2026.


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