«Vous faites bien de négocier avec Paris et vous préparer aux choses sérieuses»
La relation entre la France et ses anciennes colonies selon trois grands dirigeants
Par ARM
La relation entre la France et l’Afrique n’a jamais été une banalité. De la fin des années 1950 au début de la décennie 2020, cette relation d’excellence avait été un modèle sui generis en matière de coopération internationale, par son intensité et son exemplarité. En dehors du Maghreb (Algérie, Maroc et Tunisie) et de Madagascar, aucun coup de feu n’a été tiré dans un pays africain pour obliger la France à lui accorder son indépendance. Les problèmes du Cameroun ne sont pas liés à sa décolonisation, mais à une gestion interne du pouvoir, entre Camerounais. La France a accordé leur indépendance même à des colonies qui voulaient rester dans sa souveraineté et protection. Pour nous en rendre pleinement compte, il suffirait à peine d’examiner les dates successives d’accession à l’indépendance des anciennes françaises d’Afrique Noire:
- Guinée: 2 octobre 1958.
- Sénégal: 4 avril 1960.
- Togo: 27 avril 1960.
- Dahomey: 1er août 1960.
- Niger: 3 août 1960.
- Haute-Volta: 5 août 1960.
- Côte-d’Ivoire: 7 août 1960.
- Tchad: 11 août 1960.
- Oubangui-Chari: 13 août 1960.
- Congo Brazzaville: 15 août 1960.
- Gabon: 17 août 1960.
- Soudan français (Mali): 22 septembre 1960.
- Mauritanie: 28 novembre 1960.
De futurs chefs d’État africains ont été étudiants, ministres, parlementaires (Sénateurs ou Députés), syndicalistes, enseignants, militaires ou fonctionnaires en France. Dans les années 1960, au lendemain de l’accession à l’indépendance de la majorité des pays francophones d’Afrique Noire, «pour la plupart des chefs d’État de la génération actuellement au pouvoir au sud du Sahara, la France n’est pas devenue un pays étranger avec lequel on traite par les voies diplomatiques ordinaires. Elle reste la “maison mère”, où l’on est chez soi, où l’on n’admet pas d’être accueillis ou considérés autrement qu’en membres de la famille. La Communauté a bien pu, juridiquement, tomber en désuétude. En fait, elle existe toujours, fondée sur l’habitude, le sentiment et l’intérêt. Cet aspect affectif des rapports franco-africains échappe trop souvent aux fonctionnaires du Quai» d’Orsay: Jean-Pierre BAT: Les réseaux Foccart. L’homme des affaires secrètes, Texte de Georges Chaffard, Nouveau Monde Éditions, Collection «Chronos», Paris, 2020, pp. 175-176.

Pour sa part, François Mitterrand, alors principal opposant au gouvernement en France, avait été l’auteur de ce mot fait de belle beauté: «J’avais vu l’Afrique au pillage, ses matières premières exploitées, expédiées, transformées au loin en produits finis et semi-finis. J’avais vu des hommes humiliés, pis encore, résignés. Or, en dépit de tout cela, j’avais vu la France aimée. Pour ses instituteurs, ses missionnaires, ses médecins, ses ingénieurs, sans doute. Mais aussi pour elle-même et des prestiges préservés qui parlent au cœur et à l’esprit»: François MITTERRAND, Ma part de vérité, Paris, Fayard, 1969, p. 27.
L’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny et le Gabonais Léon M’Ba avaient carrément refusé l’accession à l’indépendance de leurs pays respectifs. Le Président Charles de Gaulle força la Côte-d’Ivoire et le Gabon, deux pays hautement stratégiques et francophiles, à accéder à l’indépendance.
Le journaliste, écrivain et acteur politique guinéen Siradiou Diallo (1936-2004) a écrit sur Félix Houphouët-Boigny: «Il ne dissimule jamais les sentiments dé vénération qu’il nourrit pour la culture française. Il parle avec délectation, et à la perfection, “la langue de Molière et de Racine”. Il la pratique avec élégance et possède une rare maîtrise du mot juste. Ébloui à jamais par les leçons de la Révolution française et la Déclaration des droits de l’homme, il n’oublie pas la générosité prodigieuse dont peut faire preuve le pays de saint Vincent de Paul, de Voltaire et de Schœlcher. Il ne cessera d’ailleurs, à l’avenir, de revendiquer pour son compte l’héritage de l’humanisme français. “J’ai bu aux sources les plus pures de la culture française, dit-il à qui veut l’entendre. J’en ai gardé une soif éternelle”. Il ajoute volontiers que “tout homme devrait avoir deux parties, la sienne et la Franceˮ»: Siradiou DIALLO, Houphouët-Boigny. Le médecin, le planteur et le ministre (1900 (?) – 1960), Paris, Jeune Afrique Livre, Collection «Destins», 1993, p. 71.
Intéressons-nous maintenant à deux pays arabes du Maghreb, anciens protectorats français: la Tunisie et le Maroc.
Nous sommes en juin 1951. La Tunisie allait s’engager dans sa guerre d’indépendance (1952-1956). Habib Bourguiba (1903-2000), son leader, avait conduit une délégation en Arabie Saoudite. Celle-ci avait été reçue par le Roi Abdelaziz Ibn Abderrahmane Al-Saoud (1876-1953). Mohamed Masmoudi (1925-2016), futur ministre, dont celui des Affaires étrangères, était membre de cette délégation. Il rappelle un conseil de sagesse que le Roi d’Arabie Saoudite avait prodigué aux dirigeants tunisiens: «Si les Français manifestaient quelques bonnes dispositions, encouragez-les, tendez-leur la main et ménagez leur susceptibilité de grande puissance. Ils sont en plus vos voisins, et vous serez un jour ou l’autre amenés à vous raccorder avec eux et peut-être à coopérer dans la dignité et la liberté retrouvées. Alors ne gâchez pas cette chance. Vous faites bien de négocier aujourd’hui avec Paris et vous préparer en cas d’échec aux choses sérieuses»: Cité par Mohamed MASMOUDI: Les Arabes dans la tempête, Les Éditions Jean-Claude Simoën, Paris, 1977, p. 199.
Cette fois-ci, nous sommes en 1956, au Maroc, qui venait d’accéder à l’indépendance. Une brouille diplomatique se produit dans les relations entre le Maroc et la France. Voici ce qu’en dit le Roi Hassan II en 1993, lui qui avait vécu la fâcherie à l’époque où il était encore le Prince héritier Moulay Hassan: «Je me rappelle aussi un Conseil des ministres qui a représenté pour moi une autre leçon. La plupart des ministres présents déclaraient: “Il faut rompre les relations avec la France et rappeler les ambassadeursˮ.
Mon père leur a répondu: “Bon, mais si nous rompons les relations, est-ce qu’il ne faudrait pas tout de même les reprendre un jour?ˮ. Tous en ont reconnu la nécessité. Alors, mon père a conclu: “Si nous devons reprendre les relations, pourquoi alors les rompre. Messieurs, trouvez-moi un moyen termeˮ. Il y a eu un rappel des ambassadeurs, mais les ambassades sont restées ouvertes, ce qui a permis de sauver l’essentiel»: HASSAN II: La Mémoire d’un Roi. Entretiens avec Éric Laurent, Plon, Paris, 1993, 46.
De toute façon, la mesure radicale et violente qu’est la rupture des relations diplomatiques est une aberration à laquelle n’ont recours que les pays sous-développés. Une grande puissance reste une grande puissance. La France en est une. Elle est l’un des plus vieux États, l’une des plus vieilles nations au monde. Sa contribution à l’essor de la diplomatie moderne est une réalité définitivement acquise et admise.
Par ARM
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